Affichage des articles dont le libellé est Littérature. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature. Afficher tous les articles

dimanche 17 octobre 2021

La Faute de l'Orthographe

 

Ces deux gaillard sont belges.

Ce sont deux dangereux trublions qui veulent nous contraindre à réviser les sacro-saintes règles de l'orthographe de notre belle langue française.

Oui des belges ! Arnaud Hoeldt et Jérôme Piron avancent, avec des arguments troublants et même convaincants, que nos règles d'écriture sont non seulement obsolètes mais ségrégatives !

Ecoutons les :



mardi 28 septembre 2021

Les Carnets du Major Thompson

 

Connaissez vous le major Marmaduke Thompson ?

Ce digne officier de Sa Gracieuse Majesté a décidé, après la Seconde Guerre mondiale, de s'installer     dans l'Hexagone, abandonnant l'Empire des Indes, pour étudier la société française.

Ce sont ses notes que l'écrivain Pierre Daninos (Paris, 1913-2005) a prétendu avoir recueilli pour publier Les Carnets du Major Marmaduke W.Thompson, en 1954.


Dès l'année suivante, il est adapté au cinéma par le britannique Preston Sturges.


Traduit en 28 langues et ayant fait l'objet d'éditions scolaires (!), Les Carnets est un classique du livre d'humour. Pierre Daninos a, semble-t-il, parfaitement saisi l'esprit anglais et ses réflexions sont autant des critiques sur ses compatriotes que des considérations sur nos voisins d'Outre Manche.

Quelques citations pour votre édification :

Les Anglais ont des rites pour le thé et des habitudes pour l'amour. Les Français prennent pour l'amour les soins que nous réservons au thé.

Les parents français sont plutôt vexés si leur fils ne donne pas des signes d'intelligence précoce. Les Anglais sont inquiets s'il en manifeste.

Le bricolage consiste essentiellement à fabriquer avec de vieux débris, et au prix d'un labeur acharné, des articles que l'on trouve tout neufs et à bon compte dans le commerce courant.

La France est le seul pays du monde où, si vous ajoutez dix citoyens à dix autres, vous ne faites pas une addition, mais vingt divisions.
Il y a à peu près autant d'imbéciles en Angleterre qu'en France; seulement l'imbécile Anglais est un imbécile tout court, tandis que l'imbécile Français est un imbécile qui raisonne.

Au bout d'une heure, un Anglais dont vous venez de faire la connaissance vous invitera - si vous ne l'avez pas choqué par un excès d'intelligence ou de curiosité- à passer le week end dans son cottage. Au bout de cinq ans vous vous apercevrez que vous ne savez pas très bien s'il aime les femmes, les hommes ou les timbres- poste.
Au bout d'une heure, parfois avant, un français vous a expliqué comment et pourquoi il a été amené à délaisser sa femme qui est, vous fait il remarquer en passant, très gentille, un ange, mais voila, vous savez ce que c'est ( comment me permettrais-je de savoir?). Au bout de dix ans, vous constaterez que vous n'avez jamais passé une nuit sous son toit.

La France ? Une nation de bourgeois qui se défendent de l'être en attaquant les autres parce qu'ils le sont.

Les Français contemplent les femmes. Les Anglais les croisent.

Les Français sont peut-être des maîtres dans la conversation, mais ce sont des enfants lorsqu'il s'agit de parler du temps. C'est là une spécialité dont les Anglais sont les rois incontestés. Il faut d'ailleurs rendre cette justice aux Français qu'ils ne cherchent en aucune façon à faire concurrence à leurs voisins sur ce plan. En France, parler de la pluie et du beau temps, cela revient à avouer que l'on est incapable de parler d'autre chose. En Angleterre, c'est un devoir sacré et la marque d'une sérieuse éducation. Pour être un bon Anglais, il faut savoir parler du temps qu'il fait, du temps qu'il fit, du temps qu'il pourrait faire...

En France, où l'on brille par la parole, un homme qui se tait socialement se tue. En Angleterre, où l'art de la conversation consiste à savoir se taire, un homme brille par son côté terne.

Les Lyonnais se moquent des Marseillais, les Bordelais des Lillois (quand ce n'est pas des Landais), les Niçois des Toulousains, les Parisiens de toute la France et toute la France des Parisiens.

Je découvrais là, une nouvelle et fondamentale différence entre nos deux pays : les Anglais se disent sportifs lorsqu'ils font du sport. Les Français se disent sportifs lorsqu'ils en voient.

Comment définir ces gens -les français- (...) qui sont sous le charme lorsqu'un de leurs grands hommes leur parle de leur grandeur, de leur grande mission civilisatrice, de leur grand pays, de leur grandes traditions, mais dont le rêve est de se retirer, après une bonne petite vie, dans un petit coin tranquille, sur un prit bout de terre à eux, (...)

J'ai dit que vous étiez septiques, méfiants, parcimonieux. Le miracle, c'est que vous êtes également enthousiastes, confiants, généreux. Si demain vous deveniez disciplinés, exacts, silencieux, un grand malheur se serait abattu sur le monde. Car les défauts, chez vous, ne sont que l'envers de vos qualités. Votre nation de xénophobes est le refuge des étrangers ; vous ne résistez pas à la fraude et vous élèves vos enfants dans le culte du droit chemin ; votre peuple de petits bourgeois est celui des grands seigneurs ; vous êtes les gens les plus inhospitaliers de l'univers et votre pays est le plus accueillant du globe.

Chacun sait que, le monde entier English speaking, le privilège de l'Anglais est de ne comprendre aucune autre langue que la sienne. Et même s'il comprend, il ne doit en aucun cas s'abaisser à le croire.

À force d'entendre dire : « Faites comme tout le monde », on pourrait croire qu'en France, tout le monde fait comme tout le monde. Mais il n'y a pas un pays au monde où tout le monde semble autant ne vouloir faire comme personne et où les gens, assoiffés d'égalité, soient plus férus de passe-droits, coupe-file, billets de retour, etc.

Il existe, je dois le dire, une grande différence entre la province et Paris.
En province, on vous avertit tout de suite que "c'est très fermé"...
A Paris, on ne vous reçoit pas, on vous sort.

S'étant ainsi enquis de leur santé respective, de celle de leurs proches et des enfants ...les Français passent au : Qu'est ce que vous devenez ?
A l'encontre des Anglais qui ne se posent jamais une question aussi angoissante, les Français veulent absolument savoir ce qu'ils deviennent. C'est à dire qu'en une minute il faut leur dire si l'on ne divorce pas, si l'on n'a pas déménagé et surtout si l'on est ...toujours au Crédit Lyonnais !

samedi 24 avril 2021

Robert Duncan Milne, père de la S-F

 

Même si vous êtes un lecteur assidu d'ouvrages de science-fiction, vous n'avez sans doute jamais entendu parler de Robert Duncan Milne.

Né le 7 juin 1844 à Cupar (Ecosse), il étudie à Oxford avant de partir tenter l'aventure en Californie faute d'avoir obtenu un diplôme.

Il commence par être berger, cuisinier puis ouvrier avant que son talent de plume soit remarqué et qu'il soit publié dans le magazine Argonaut de San Francisco.

Ce qui marque dans les récits de Milne, c'est leur caractère visionnaire.
Au travers de ses 110 nouvelles, il imagine notre monde moderne et contemporain.
Il y décrit le cinéma, la télévision, le téléphone portable, la télésurveillance vie satellite, la cryogénie, le changement climatique ou l'usage (et la guerre) des drones...

Avant H.G.Wells, il évoque le voyage dans le temps. Selon le Dr Keith Williams,
"Il imaginait vraiment ce monde en réseau, numérisé et intercommuniqué dans lequel nous vivons alors qu'il n'avait fondamentalement que le télégraphe et le téléphone pour l'inspirer à imaginer cela."



Comment un tel visionnaire a-t-il pu tomber dans l'oubli ?
Entretenu par son oncle, Milne était un alcoolique et dilapidait tout son pactole en boisson, ne gardant rien pour assurer la pérennité de son oeuvre.
Son penchant lui fut fatal : alors qu'il se rendait chez un éditeur afin de regrouper ses nouvelles en un volume, ivre, il est percuté par un tramway, le 15 décembre 1899.

Il faut attendre 1980 pour que Sam Moskowitz réunisse une partie de sa production dans le recueil "Into the Sun and other stories".





mercredi 10 mars 2021

Classiques du futur : 3 - Gaël Faye

 

Quand certains esprits étroits gémissent que la qualité des chansons françaises d'aujourd'hui va en s'étiolant, j'ai envie de les renvoyer à l'écoute attentive des oeuvres de ce jeune homme.

Gaël Faye a vu le jour le 6 août 1982 à Bujumbura, capitale du Burundi, d'une mère tutsie et d'un père français.
C'est d'ailleurs à ce titre qu'il est rapatrié en France avec sa soeur quand éclate la guerre civile burundaise de 1993. ils arrivent en métropole en avril 1995.

Pour se reconstruire, il découvre le rap et le hip-hop.
Après ses études au lycée Jules Ferry de Versailles, il décroche un master de finances et travaille à Londres pendant deux ans pour un fonds d'investissements.

En 2009, de retour en France, il se lance dans la musique en formant avec Edgar Sekloka, le duo 
Milk Coffee & Sugar. Ils sortent un album et se font remarquer au printemps de Bourges.

Sekloka quitte le duo et Gaël fait cavalier seul, en 2013, avec un album solo,
"Pili pili sur un croissant au beurre", dans lequel figure son premier succès, "Petit Pays" :


En 2017, un EP, intitulé "Rythmes et botanique", contient ce titre :"Tôt  le matin"


Un deuxième EP, "Des fleurs" sort en 2018. Y figure ce titre, "Ballade brésilienne" en duo avec 
Flavia Coelho :


Après quelques collaborations (Oxmo Puccino, Ben L'Oncle Soul, Tim Dup...) il produit un nouvel album en 2020, "Lundi méchant" avec cette chanson éponyme :


ou encore "Respire" :


Pour se convaincre que la belle écriture de chansons perdure, et brillement, on peut écouter les créations de Gaël Faye. Sans modération.
Ou lire son roman, multi primé, qui raconte son histoire de jeune exilé, "Petit Pays"

On ne doit pas douter de la beauté des choses, même sous un ciel tortionnaire. Si tu n’es pas étonné par le chant du coq ou par la lumière au-dessus des crêtes, si tu ne crois pas en la bonté de ton âme, alors tu ne te bats plus, et c’est comme si tu étais déjà mort.

Plus tard, quand je serai grand, je veux être mécanicien pour ne jamais être en panne dans la vie. Il faut savoir réparer les choses quand elles ne fonctionnent plus.

Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j'ai compris que je l'étais de mon enfance. Ce qui me paraît bien plus cruel encore.

J'ai les yeux marron donc je ne vois les autres qu'en marron.
Ma mère, mon père, ma soeur, Prothé, Donatien, Innocent, les copains...ils sont tous lait au café. Chacun voit le monde à travers la couleur de ses yeux.

Bien sûr, un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis.

Je n'habite nulle part. Habiter signifie se fondre charnellement dans la topographie d'un lieu, l'anfractuosité de l'environnement. Ici, rien de tout ça. Je ne fais que passer.

Nous vivons sur le lieu de la Tragédie. L’Afrique a la forme d’un revolver. Rien à faire contre cette évidence. Tirons-nous. Dessus ou ailleurs, mais tirons-nous !

Si l'on est d'un pays, si l'on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l'a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes

Nous étions tristes d'être privés de ces choses dont nous nous étions passés jusque là. Et ce sentiment nous changeait de l'intérieur. Nous détestions en silence ceux qui les possédaient.


lundi 8 mars 2021

Tristan Cabral, poète mort deux fois

 

La littérature est parfois féconde en matière d'imposture ou de canulars.
Après vous avoir parlé de la bonne blague perpétrée par Romain Gary, je vous invite à découvrir une curieuse manipulation.

Né le 1er mars 1944 à Arcachon, Yann Houssin a été professeur de philosophie au lycée Alphonse-Daudet de Nimes pendant 30 ans.

A partir de 1964 il va diffuser l'oeuvre poétique posthume d'un certain Tristan Cabral, qui se serait suicidé en 1972 à moins de 30 ans.

Or, il s'avère que le dit poète n'est autre que le pseudonyme de Yann Houssin et que les textes publiés sous ce nom sont en fait les siens.

Il publie ainsi plus d'une vingtaine de recueils de poésie de 1964 à 2019.

Yann Houssin décède le 22 juin 2020.
On peut donc dire que le poète Tristan Cabral, suicidé en 1972, est définitivement mort en 2020 !
Les poètes ne sont décidemment pas des gens comme les autres...

Je voulais vous faire partager quelques uns de ces poèmes et vous faire juge du talent de cet écrivain fantôme :

Extraits du recueil "Ouvrez le feu !"

Je suis né d’une erreur du vent et de la mer
C’est pourquoi j’ai vécu au rythme des marées
Entre les hommes et dieu je n’ai pas pu choisir
Poisson-lune égaré sur un trottoir vitreux

Je n’ai fait que passer sans pouvoir respirer

Un enfant replié s’est pris dans ma mémoire
qui m’empêche d’atteindre le pays d’où je viens
Quand trouverai-je enfin de quoi crever mes yeux
sur le plancher glissant d’une barque fantôme

Si je viens à mourir qu’on me jette à la mer
dans l’aube bleue des sables je trouverai ma route

J’arriverai enfin à cette grande fête
où mon corps fait surface
à l’intérieur du sel

***********************************************

Ce sont des enfants seuls
attelés à leurs cris
qui avancent de face
sur des chemins possibles

ils nous jettent des mots
simples comme les pierres
leur royaume visible
est une route droite

ils entrent par effraction
dans nos yeux éboulés
et suivent des aurores
qui toujours se rassemblent

ils creusent leurs demeures
dans les charpentes mortes
pour apporter aux évidences
le démenti formel
d'un battement de cœur

***********************************************

Il y a trois choses qui sont au-dessus de moi
et même quatre que je ne comprends pas

le chemin de l’oiseau dans le ciel
le chemin du serpent sur la pierre
le chemin du bateau sur la mer
et le chemin de l’homme dans la jeune femme

mais je veux te comprendre

comme la corde comprend la main
comme la terre comprend la pluie
comme le sable comprend la mer
comme le bois comprend le feu

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Extrait de "Le passeur de silence"

Dans la nuit survivante les hommes sont contagieux
il y a des fusils plus lourds que les épaules
j’ai vu tomber la neige grise des phalènes
et le corps maternel excisé sous les arbres

mais quand l’écorce enfin aura pitié de l’arbre
quand les oiseaux aveugles chanteront malgré tout
les vagues arriveront jusqu’aux maisons ardentes

alors nous irons seuls dans nos vêtements de pierre
nues sous leur peau les femmes allumeront l’aurore
et j’irai parmi vous comme un crime qui revient

*****************************************************
Le voleur de lumière

De l'autre côté du ciel
il y a un homme qui vient
un démarcheur d'étoiles
et il vient sur la mer
avec dans ses mains seules
une grenade ouverte

il marche derrière ses yeux
sort le ciel de sa poche
et s'y regarde enfin

une fois l'an
il porte
des moissons de miracles
en tenant à la main une grenade ouverte

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Extraits de "Et sois cet océan"

Dans le fond de mes veines

J’ai sur ma vie des années de retard
Mes chevaux bleus sont dévêtus
Tous mes bateaux sont déchirés
Et de l’eau coule dans mes yeux
Quand je ne rêve pas

J’ai caché des années dans le fond de mes poches
Et j’ai porté au bras des nuits
Un soleil templier
Comme une écharpe de mourir

J’ai sur ma vie des années de retard
Au fond de mes silences
Il y a une vie qui ressemble aux falaises
Il y a des enfants derrière des volets d’or
Des chutes lumineuses entre mes bras trop courts
Et un air de piano qui vient du fond des temps
(…)
Au fond de mes silences
Il y a des épaules vêtues de bras fleuris
Et des ruisseaux de givre
Des musiques natales et des marées de rêves
Il y a de longs cheveux d’errance
Des routes calmes dans leurs gants pâles
Et des tambours voilés sur les arbres guerriers
Il y a de lourdes treilles chargées de lueurs vives
Et ces châles de morts dont on drape les chaises

Mon dieu quel grand courage il faut pour être fou
Je n’aurai jamais assez de mes éternités !

*************************************************

Mémoires d’abîme

il y a longtemps que je ne vis plus ici
je ne prends plus le bras de la pluie pour sortir
et que pourrais-je dire des étés invisibles
où je sauvais la mort sur les restes du jour

certains jours je mettais des années de côté
et mes yeux repoussaient à chaque démesure
je donnais des oublis au fond des parcs sombres
et j’ai su quelquefois ressembler à ma voix

j’ai même accompagné les invasions secrètes
et des blessures m’ont fait la peau
quand on fêtait les guerres
je me joignais aux grands défigurés

je marchais dans ma chute
je ne changeais jamais les murs
et parfois j’ai confié mon visage à l’abîme
surtout ces temps de chien où j’étais mis à prix

je n’avais de pitié pour les terres habitées
et quand les jours ne m’allaient plus
je mettais mon passé pour traverser vos rues
je n’avais plus que mon silence à vous donner

il y a longtemps que je ne vis plus ici
l’oiseau s’est séparé de son vol inutile
alors après ma mort
ne fouillez pas mes poches

vous n’y trouveriez rien qu’une barque fantôme

samedi 14 novembre 2020

Aco Šopov, le grand barde macédonien

 


Né le 20 décembre 1923, à Štip (dans l’Est de l'actuelle Macédoine du Nord), Aco Šopov (lire: Atso Chopov), de son prénom complet Aleksandar, fut une figure marquante des lettres balkaniques.

Poète, traducteur, éditeur et diplomate, il publie le premier ouvrage en langue macédonienne en 1944.

Profondément marqué par son enfance difficile - il dût s'occuper seul de sa mère paralysée et de son frère cadet - il remplit des cahiers d'écoliers de ses poèmes dès l'âge de 14 ans.
Son oeuvre est hantée par la maladie, la mort, la tristesse et la solitude.
Solitude qu'il éprouva, pendant la Seconde Guerre Mondiale, en perdant au combat sa fiancée, Vera Jocic, érigée au rang d'héroïne nationale.
Ses textes, modernes dans le style sont toujours ancrés dans la tradition et la réalité de la Macédoine.
Le poète allie sa propre expérience, la vérité de son pays et la destiné de l'humanité.


Son premier recueil connut le succès, mais divisa la société littéraire car il rompait avec la tradition dans la forme comme dans le fond : il parlait d'amour en plein conflit !
De même, la discussion fut vive quant à son refus de se plier aux règles du "réalisme communiste".
Cet anticonformisme lui vaudra reconnaissance et honneurs quelques années plus tard.

Tout en rejetant le modèle convenu, il n'entra pas en dissidence pour autant.
Au contraire : en 1967, il fut un des fondateurs de l'Académie macédonienne des sciences et des arts; récipiendaire du prix AVNOJ - plus haute récompense yougoslave - en 1970, il est à l'origine des Soirées poétiques de Struga. Il présida à plusieurs reprises la Fédération des écrivains yougoslaves.

Nommé ambassadeur au Sénégal en 1971, il y resta jusqu'en 1975 et devint ami avec Léopold Sédar Senghor.
Malade, il se retira de la vie publique en 1978.
Il décède le 20 avril 1982 à Skopje.


Plusieurs de ses poèmes ont été illustrés par des artistes yougoslaves :

Naissance de la parole

Nœud sur nœud.
Pierre sur pierre.
Forêt pétrifiée,
gel.
Nœud sur nœud.
Pierre sur pierre,
de pierre aussi nous deux.

La nuit fume.
La parole s’arrache à l’obscur.
Du charbon bleu brûle dans ses entrailles.
Ô toi qui n’existes que par ton absence,
tu berces le ciel
tu fais tourner la terre.

Ô toi qui n’existes que par ton absence,
la terre gémit sous les dalles de pierre.
Ivre de ses propres morts,
la parole surgit
qui brise toutes les tempes.
Nœud sur nœud.
Pierre sur pierre.
Au jour le jour je creuse ma tombe.
Éventre-moi
malédiction,
toi, enceinte de pierre,
que me brûle le charbon
de la parole, que je fonde.
 
Ilija Penusliski

Nid dans les vagues

Un oiseau des terres australes,
fatigué d’un vol trop long,
ébloui par trop de soleil,
tourne anxieux au-dessus du lac.
Dans l’arbre qui tend vers l’eau son riche feuillage,
il cherche son vieux nid,
le seul où il peut trouver le repos et la paix.

L’oiseau, avec peine,
continue de voler, de tourner,
mais ne reconnaît pas l’arbre.
Il a rajeuni, s’est ramifié,
on dirait qu’il recouvre tout le lac.
Des milliers d’autres oiseaux y ont passé leurs nuits
et l’ont quitté au moment des bruits matinaux.
Mais cet oiseau, lui, revenait chaque année
sans s’apercevoir que ses forces le quittaient
et qu’il n’était plus cet oiseau qui volait infatigable
s’enivrant de l’air pur et des parfums de l’arbre.

Il y a longtemps qu’il tourne anxieux au-dessus de l’eau,
au-dessus de l’arbre à l’immense feuillage,
en surplomb sur le lac que ride le vent
charriant de lointaines vagues
qui déferlent de plus en plus.
Voûtées, les vagues ressemblent au vieux nid
que l’oiseau a bâti dans les branches.
En hâte, il s’y précipite,
d’un vol sifflant, traverse les branches,
sans cri heurte l’eau
et se perd dans les vagues.

L’arbre étonné tend ses branches vers le lac en délire
comme pour recueillir l’oiseau
qui avait passé toute sa vie dans son nid
et qui à présent disparaît dans le nid des vagues,
le seul où il peut trouver le repos et la paix.

Tatjana Miljovska


Arbre sur la colline

Il y a très longtemps déjà qu’un arbre pousse sur cette colline sèche
et déploie ses branches comme un oiseau dans l’ivresse du vol.
Bien que du haut de son autel de feu le soleil le brûle,
les sèves du monde entier ne cessent de ruisseler en lui.

Été comme hiver
ses branches murmurent,
et le monde le voit et ne le voit pas.

Des vents sauvages et des noirs fantômes l’assiègent,
la terre dure et craquelée l’accable,
des vipères sucent le suc de ses racines,
mais par orgueil, il continue de pousser et de se couvrir de feuilles.

Mon amour, me promenant un matin,
je t’ai rencontrée sur cette colline.
Je t’ai tout donné, mais la vanité des choses…
Nous nous sommes aimés sous cet arbre,
la sécheresse nous fut ombrage.
Maintenant nous partons, le laissant à jamais seul.

À l’heure de cette terrible partance,
Dieu, exauce ma dernière prière :
qu’elle et moi, nous soyons un avec la sève de l’arbre
qui pousse vers les hauteurs
sur la colline sèche.

Petar Gligorovski

Prière pour une parole ordinaire mais introuvée

Prière de mon corps :
Trouve une parole pareille à l’arbre ordinaire
telle nudité des mains de charbon de nos aïeux,
dont la candeur vient de la première prière.
Mon corps prie pour cette parole.

Prière de mon corps :
Trouve une parole qui, proférée dans le cri,
blesse d’instinct le sang,
ce sang égaré en quête de son cours.
Mon corps prie pour cette parole.

Prière pour une parole ordinaire mais introuvée

Trouve la vraie parole
à l’image de tous les prisonniers tranquilles,
de ce vent, de cet ouragan
qui réveille les chevreuils dans nos yeux.
Trouve la vraie parole.

Trouve la parole inaugurale, le cri,
trouve cette parole. Et ce temple
prisonnier de son âge, fort de son attente
s’ouvrira de lui-même humble devant toi.
Trouve la parole inaugurale, le cri.

Roman Kisjov

Son oeuvre la plus célèbre :

Soleil noir

I.
Soleil noir sans levant ni couchant,
sans ciel à prier, ni terre à prendre.
Qui désire s’abreuver à ton éclat
est exilé de la géhenne, exilé de l’Éden.

Les herbes s’agenouillent, les arbres courent pieds
nus devant ta fleur en flamme porteuse de cendres
noires.

Soleil noir, oiseau déguisé en astre,
qui croit t’avoir saisi ne sait pas ce qu’est l’abîme.

Soleil noir, noir, sans levant ni couchant,
soleil noir pour assoiffés qui accostent le rivage.


II.
De quel pays inconnu, comment viens-tu
ô soleil noir, oiseau qui picore l’arbre vivant ?

Quel sorcier t’a envoyé, par quels pouvoirs secrets,
arc-en-ciel dessus trois cents Volga et trois cents Nil ?

D’où vient ce baudrier céleste, ruban chamarré
entre les galaxies obscures et nos deux univers ?

Est-ce ma douleur avant même la souffrance,
avant même de te voir dressé comme barricade astrale ?

Ô soleil noir, qui donc te pose sur mes épaules
pour que je te porte, poème, à la place de ma tête ?


III.
Où me mènes-tu à présent, quel antre sourd
saura garder tous nos secrets ?

Les étoiles nous regardent, mais les étoiles sont
aveugles.
Le monde n’a plus que nous, deux étocs confondus.

Mais qui donc nous guette, quel est cet architecte
qui nous emmure vivants dans une pyramide
morte ?

Ô poème, terre, femme, ô vie et mort à la fois,
aujourd’hui je boirai tout ce que tu m’offres.

Soleil noir, sans levant, ni couchant.
En vain je t’adresse une prière guerrière.

mercredi 21 octobre 2020

La Marche de l'Esprit

 


Angelos Sikelianos (Leucade 1884 - Athènes 1951) est considéré comme le poète grec le plus important du XXème siècle.


En 1969, le grand compositeur Mikis Théodorakis met en musique plusieurs de ses poèmes dans un oratorio intitulé 
                                                            "La Marche de l'Esprit".

En voici deux extraits, interprétés par le formidable Yannis Kotsiras, en concert en 2002 :

Mouvement II


Mouvement VII




lundi 14 septembre 2020

Le problème à trois corps : hard science à la chinoise


Connaissez vous la science fiction chinoise ?
Que vous soyez un amateur du genre ou pas, vous devriez vous initier. 
En particulier, explorer l'imaginaire de Liu Cixin.


Né le 23 juin 1963 à Yangquan dans la province de Shanxi, il passe son enfance dans le petit village d'origine de ses parents à cause des violences de la Révolution Culturelle. Puis il étudie à l'Université de Chine du Nord en conservation de l'eau et énergie électrique.
En 1988, il travaille comme ingénieur informatique dans la centrale électrique de sa ville natale.

Catalogué comme illustrant la ligne "cyberpunk" de la littérature de science fiction, il se fait remarquer par son premier roman "Chine 2185" en 1989.

Ce n'est toutefois qu'en 2007, avec la parution de son "Problème à Trois Corps" qu'il acquiert la notoriété internationale, bien que d'autres de ses ouvrages aient obtenus la reconnaissance dans son pays.

Traduit en anglais par Ken Liu, l'autre prodige du genre, exilé aux USA lui, le roman reçoit le Prix Hugo du meilleur roman en 2015.


Chine, 1969. En pleine révolution culturelle, Ye Wenjie, jeune scientifique envoyée à la campagne dans le programme de rééducation des élites, se retrouve à travailler dans une base militaire secrète ayant pour but la recherche de civilisations extraterrestres. Quatre décennies plus tard, une vague de suicide touche le monde scientifique, alors que dans le même temps, les expériences menées à travers le monde donnent des résultats absurdes et complètement incohérents, semant une grande confusion. Wang Miao, expert dans les nanomatériaux, est convoqué par une cellule de crise regroupant les principaux pays développés, pour infiltrer une organisation douteuse, la Société scientifique des frontières de la science. Et pour cela, participer à un jeu virtuel, appelé "Les Trois Corps".

Premier volume d'une trilogie ambitieuse qui allie hard-science et vraie littérature, "Le Problème à Trois Corps" nous raconte la rencontre de l'humanité avec une civilisation extra terrestre, en prenant son temps et par des biais inattendus. L'ingéniosité du développement de l'intrigue le dispute à la qualité de la langue, ses images, voire sa poésie et son humour.

Un auteur et une oeuvre à découvrir absolument quand on aime la SF.

mardi 7 avril 2020

Ces jours qui disparaissent


Voila un roman graphique qui sort de l'ordinaire.
Parce que c'est plus qu'une bande dessinée.
C'est un bouquin de philosophie et de psychologie qui va vous entraîner dans des réflexions sans fin sur le sens et la nature de la vie, des rêves et des espérances humaines, de la destiné et enfin de la réalité du quotidien.

Le moins que l'on puisse dire de son auteur, Timothé Le Boucher, c'est qu'il est tombé dans la bédé dès son berceau.


Né le 25 octobre 1988, il étudie très tôt à l'Ecole européenne supérieure de l'image à Angoulème d'où il sort diplômé d'un master bande dessinée.
En parallèle, il met en lignes ses dessins sur le site participatif Manolosanctis.
C'est pendant ses études, et alors qu'il n'a que 22 ans, que Timothé réalise sa première oeuvre :
"Skins party", publié par Manolosanctis.

Scénariste, dessinateur et coloriste, Timothé Le Boucher publie deux autres albums "one shot" que sont "Vivre dessous" (en collaboration) et " Vestiaires" (seul).

"Ces jours qui disparaissent" est donc son troisième opus solo.
Et selon la critique, celui de la révélation d'un talent hors norme, débarrassé des influences adolescentes des précédents.
De plus édité par une maison de référence, Glenat.

Lubin Maréchal est un jeune artiste de cirque d'une vingtaine d'année qui, soudainement, se rend compte qu'il ne vit plus qu'un jour sur deux. Sans souvenir de ces "absences", il voit petit à petit sa vie lui échapper au profit d'un double, à la personnalité opposée à la sienne, les black-out étant de plus en plus longs.
Pour essayer de comprendre, il va entrer en contact avec l'autre lui même en vidéo, mais rien n'y fait...

Qui sommes nous vraiment ? De quoi est fait notre personnalité ? La schizophrénie est elle une déviance ou la norme ? Et quelle facette est la réalité ? Celle rêvée et désirée ou la triviale et socialement admise ?

Autant de questions qui vous hanteront après avoir refermé cet album.

Laissez vous embarquer dans l'histoire de Lubin et posez vous les bonnes questions...











mercredi 11 mars 2020

Raoul Ponchon


Raoul Ponchon est un poète français.
Il a vu le jour à La Roche-sur-Yon (Napoléon-Vendée à l'époque) le 30 décembre 1848 dans une famille de militaire.

Après avoir passé son enfance à suivre les garnisons de son père, il vint chercher fortune à Paris où il est employé dans diverses banques et compagnies d'assurances.
Conscient de n'être pas doué pour les métiers de la finance, il tente sa chance comme peintre.
Paradoxalement, c'est en rédigeant le catalogue du Salon Poil et Plume où il expose, qu'il se fait remarquer pour ses talents d'écriture.

Raoul fréquente les salons littéraires et le milieu journalistique : il publie dans le "Courrier français" (1887-1907) puis dans le " Journal", une "gazette rimée" hebdomadaire (au total plus de cent cinquante mille vers), dans laquelle il commentait les événements contemporains.

Il côtoie de nombreuses personnalités artistiques, littéraires et politiques du temps.


Il devient membre de plusieurs cercles plus ou moins informels d'écrivains et se lie très intimement avec son confrère Jean Richepin et considère celui-ci et sa femme comme sa famille.

De toutes ses chroniques, il tire un modeste florilège d'histoires piquantes, qu'il réunit dans le volume "La Muse au cabaret" (1920), suivi par " La Muse gaillarde" en 1937.


Pochon par Gustave Soury
Aimant le bon vin et les femmes, capable de s'attendrir à la vue d'une fleur et de sourire des malaises de l'âme Raoul Ponchon avait le talent de transformer les sujets du jour en une causerie intelligente et substantielle.

Il fut élu en 1924 à l'Académie Goncourt, alors qu'il ne publie quasiment plus.

Il meurt des suites d'une chute domestique (en se levant de son lit !) le 3 décembre 1937.
Il est enterré aux côtés de son ami Jean Richepin, au cimetière de Pléneuf-Val-André dans les Côtes-d'-Armor


Raoul Ponchon est l'immortel auteur de ces aphorismes qui circulent encore de nos jours et dont on ignore la paternité :

« Quand mon verre est vide
Je le plains
Quand mon verre est plein
Je le vide. »

« Le veau réchauffé est meilleur froid. »

« Si les muets pouvaient parler, ils gueuleraient comme des sourds. »

Mais aussi l'auteurs de poèmes plus élaborés et souvent plus profonds qu'ils n'y paraissent :


Madrigal

Comme il faudrait, reine de mes amours,
   Un rythme aux précieux contours
Pour célébrer l’originalité
      De ta fière beauté,

Je ne saurais, vois-tu, trouver des mots
   Qui soient d’assez parfaits émaux
Pour enchâsser dans leurs flancs précieux
      La grâce de tes yeux.

La neige auprès de toi semble du lait,
   Le lys royal est ton valet,
Le cygne est blanc, mais il faut pour cela
      Que tu ne sois pas là.

Il me vient plus de chaleur et d’éclat
   De ton visage délicat
Que du soleil qui fait fleurir les fleurs
      Aux cent mille couleurs.

Je ne sais pas de son plus étonnant
   Que ton parler si doux sonnant
Et les oiseaux qui ravissent les bois
      Sont jaloux de ta voix.

Auprès de toi, fleur de ma passion
   Toute grâce est illusion
Et le regard d’un Dieu te fanerait
      Et te profanerait.

La muse au cabaret

Chanson de Printemps
       Carpe diem.

Alerte ! alerte !
Les bois, les champs
Sont pleins de chants
Et d’herbe verte.

Le gai Printemps
Arrive. Il pose
Son pied de rose
Sur les autans.

Un doux mystère
Va s’accomplir,
Et tôt remplir
Toute la terre.

Muse, debout !
Allons, Lolotte,
Voyons, ma crotte,
Debout, debout !

De ta fenêtre
Oy le babil
Du jeune Avril
Qui vient de naître.

Quoi ! ce beau temps
Ne te redonne-
T-il pas, mignonne,
Tes chers vingt ans ?

Moi ? vois ma veine,
Je crois avoir
Comme Séquoir
Dix ans à peine…

En quoi j’ai tort,
Vu que ce sage
Malgré cet âge
Est plutôt mort.

Avril est vite,
Fuitif combien !
Puisque aussi bien
Il nous invite,

Mets ton chapeau
Le plus modeste,
Fous-moi ma veste,
Allons, hop ! oh !

À la campagne
Fuyons ce veau
D’Esprit Nouveau…
Qu’il ne nous gagne.

Mais quoi ! déjà
D’ergot à crête
Te voilà prête !
C’est gentil, ça.

Vois-tu, ma reine,
Il faut aller
Nous trimballer
En des Suresne,

En des Chatou,
En des Joinville,
Des Chatnoirville
Ou, n’importe où

Propre aux bitures
— Es bord de l’eau —
De picolo
Et de fritures…

Tu m’aimeras
À la desserte,
En tout cas, certe,
Me le diras ;

C’est ton affaire.
Pour quant à moi
Sans plus d’émoi
Je ne puis faire

En ce beau jour
D’effort pour croire
À d’autre histoire
Qu’à ton amour.

Cette romance
Est folle — on sait —
Et d’ailleurs, c’est
Sans importance ;

Car — dieu merci !
Lorsque moi-même
Je dis : « Je t’aime… »,
Je mens aussi.


La muse gaillarde
Chanson de rien

Je ne suis rien et je suis tout ;
Et tant que le monde sera monde
Il en sera toujours ainsi.

Tout ce qui n’est pas c’est bibi,
Et ne sera jamais, aussi ;
Ce qui n’est plus, bibi toujours.

Le nul est un de mes rêves,
Le zéro une idée que j’ai eue
Quand je tétais encore le futur.

Je suis habillé de peut-être,
L’illusion me sert de peau
Et l’impossible est mon chapeau.

Je suis le vide qui fait : miam, miam ;
Je mâche tout le jour le vent
Et je me grise avec du flan.

Quand vous entendez le silence,
C’est moi qui hurle dans les bois
Comme si j’avais de la voix.

Je ne suis rien et je suis tout.
En vérité je ne sais si
Je me fais comprendre partout.

Suis-je fatigué de repos,
Je m’assois au bord du néant
Les pieds pendant sur l’incréé.

Je suis là, et je n’y suis pas
Tout à la fois, et cependant
On ne me trouve nulle part.

Bref, dans le vide frénétique,
Je suis l’effort que font les choses
Pour tâcher de ne pas être.

Chanson de rien

jeudi 2 janvier 2020

Auguste Detoeuf, industriel philosophe


Auguste Albert Prudent Detoeuf est né le 6 août 1883 à Lens.

Elève de la promotion 1902 de Polytechnique, ingénieur général des Ponts et Chaussées, il débute sa carrière professionnelle aux travaux hydrauliques de la Marine à Cherbourg en 1908.

Intéressé par les problèmes d'exploitation des ports, il met ses idées en pratique pendant la Première Guerre Mondiale.
Commissaire technique des voies navigables, il est directeur du port de Strasbourg quand il est embauché pour devenir directeur général de Thomson-Houston.
Puis, de 1928 à 1940, il est Président de la société Alsthom qui remplace Thomson-Houston après la fusion avec une partie de la Société Alsacienne de Construction Mécanique.

Très impliqué dans les questions sociales de son temps, il prononce un discours en 1936, devant le Groupe-X - think-tank d'anciens de Polytechnique - intitulé "La fin du libéralisme".
En 1938, il participe activement au colloque Walter Lippmann, qui regroupe 28 économistes du monde entier pour réfléchir aux capacités du libéralisme à faire face aux problèmes contemporains et à l'évolution de la société.
Il s'y oppose à l'autrichien Ludwig von Mises, thuriféraire du libéralisme.

Detoeuf est aussi un des fondateurs de la revue "Nouveaux Cahiers" qui milite pour un rapprochement entre patronat et syndicats ouvriers.

Après avoir présidé pendant l'Occupation un comité d'organisation des industries électriques, il devient, à la Libération, chroniqueur économique au Figaro.

Il meurt à Neuilly-sur-Seine le 11 avril 1947.

Mais sa postérité ne se limite pas à l'industrie.
Il a publié plusieurs ouvrages de sociologie, d'économie sociale et politique.

Mais il est surtout l'auteur immortel (?) de "Propos d' O.L.Barenton, confiseur, ancien élève de l'Ecole Polytechnique".

Ce livre est un recueil d'aphorismes sur l'existence, les rapports humains qui démontrent l'acuité de l'esprit d'Auguste Detoeuf.

La preuve :

Le pourboire est un facultatif catégorique. On a le droit de n'en pas donner, on n' en a pas la liberté

Evitez ceux qui parlent de leur honnêteté, ils vous roulent.
Traitez avec celui qui se vante d'avoir roulé autrui, c'est qu'il n'en a pas l'habitude.

Méfiez vous de l'homme qui parle pour ne rien dire. Ou il est stupide et vous perdez votre temps; ou il est très fort et vous perdez votre argent.

La publicité c'est la gloire du riche. La gloire, c'est la publicité du pauvre.

Le capital est du travail accumulé. Seulement comme on ne peut pas tout faire, ce sont les uns qui travaillent et les autres qui accumulent.

Ce n'est pas au bas du mur qu'on connait le maçon, c'est tout en haut.

Il n(y a que d'immortels principes, puisque, du jour où un principe meurt on s'aperçoit que ce n'était qu'un paradoxe.

Personne ne croit aux experts mais tout le monde les écoute.

La véritable épreuve de l'amitié c'est le succès : car le malheur ne réclame que du secours et ne risque que la résistance de l'avarice; tandis que le succès voudrait de l'affection et ne rencontre que l'envie.

Un bel enterrement n'est pas une improvisation. Il faut y consacrer sa vie.

On est sur qu'une entreprise marche bien du jour où chacun de ceux qui y sont employés raconte à ses amis que c'est lui qui la fait marcher.

Beaucoup de médiocres réussissent. La médiocrité rassure.

Il est heureux que la proportion des gens intelligents soit faible. Si tous l'étaient, rien ne serait possible.

Le conseil d'administration est l'antichambre du cimetière. Mais c'est une antichambre si bien chauffée !

Un arbitre est chargé de couper la poire en deux avec du fil à couper le beurre.

Avoir fait fortune, c'est posséder un peu plus d'argent que les gens qu'on fréquentait la veille. Juste assez pour pouvoir les laisser tomber.

L'Anglais est un praticien qui n'a pas de théorie.
L'Allemand, un théoricien qui applique ses théories.
Le Français, un théoricien qui ne les applique pas : c'est ce qu'on appelle chez nous, avoir du bon sens.

Il faut écouter les vieillards : il y a toujours dans ce qu'ils disent un peu de vérité. Mais il ne faut pas leur obéir, car ils ont perdu ce qui faisait leur force : la jeunesse.

On fait tout avec de l'argent. Excepté des hommes.

Il y a en tout homme deux êtres : lui-même et l'opinion publique. Formée en lui, avec sa pensée, au temps qu'on l'éduquait, sans cesse rappelée à lui, du dehors et du dedans, elle le pénètre, au point qu'il a bien du mal à discerner ce qu'il resterait de lui, elle disparue.

Un homme arrivé ne bouge plus.

Aide-toi, l'État ne t'aidera pas.

On peut se servir de la théorie pour choisir l'acte qu'on va accomplir : c'est la sottise. On peut aussi s'en servir pour justifier l'acte qu'on a accompli : c'est de l'habileté.

On croit d'abord qu'on travaille pour soi ; on se figure ensuite qu'on travaille pour sa femme ; on est persuadé plus tard qu'on travaille pour ses enfants ; on s'aperçoit en fin de compte que, pendant tout le temps, on a travaillé pour travailler.

Le rôle fondamental du juriste, comme celui de l'avocat, est moins de déterminer si une cause est bonne ou mauvaise, que de découvrir ce qu'il y a de bons dans les plus mauvaises causes.

Dieu n'a créé que le ciel et la terre l'Autodidacte a fait mieux : il s'est créé lui-même.

La publicité s'impose ou n'est pas. On ne réussit pas auprès de la foule par la discrétion et le marivaudage. La publicité, c'est le viol.

Consulter : Façon respectueuse de demander à quelqu'un d'être de votre avis.

Les comparaisons ne sont pas des raisons ; mais, pour persuader, elles valent souvent mieux.

De toutes les formes de l'esclavage, la plus étroite est celle de Maître.

L'argent est comme la foule qui s'entasse dans le café où il y a foule et déserte le café d'en face, non parce qu'on y est mal servi, mais parce qu'il est vide.

Il pensait que l'acte qu'on accomplit a moins d'importance que la manière de l'accomplir, et que l'unité d'action vers un but médiocre vaut mieux que le désordre avec des buts élevés. Ainsi satisfaisait-il à la fois sa logique, sa prudence et sa paresse.

La décision qu’on prend est de peu d’importance : l’important c’est de s’y tenir.


jeudi 19 décembre 2019

Gaspard de la Nuit


Gaspard de la Nuit est un recueil de 70 courts poèmes en prose.
Il a été composé par Louis Jacques Napoléon Bertrand, dit Aloysius Bertrand qui naquit le 20 avril 1807 à Ceva (Piémont).


C'est à Dijon où a été nommé son père, capitaine de gendarmerie, qu'Aloysius poursuit ses études.
De 18216 à 1832 il participe aux activités de la Société d'Etudes de la Ville.

C'est dans la revue littéraire de la Société qu'il publie ses premiers poèmes, aussi bien en vers qu'en prose.

Ayant dédié un poème à Victor Hugo, ce dernier le complimente et le jeune homme, enhardi, part pour Paris en 1828.
Bien que devenu chef de famille à la mort de son père cette même année, c'est sa tante paternelle qui subvient aux besoins de tous.

Dans la capitale, il est reçu dans tous les salons : il rencontre Hugo, Nodier ou encore Sainte-Beuve.
Honteux de son pauvre statut social, il peine à trouver sa place.
Il contracte, en 1829, une tuberculose pulmonaire qui le contraint à s'aliter.

L'année suivante, de retour à Dijon, il devient journaliste dans deux revues politiques locales.
Il collabore également à des périodiques parisiens, tel Le Mercure de France.

En 1833, après avoir enfin fait représenter une de ses pièces à Dijon (il avait essuyé plusieurs refus lors de son premier séjour parisien), il repart pour Paris où il se fait embaucher comme secrétaire du Baron Roederer, à la Manufacture Saint Gobain. Sa mère et sa soeur viennent le rejoindre.

Au printemps 1834, il tombe amoureux d'une certaine Célestine, amour qui ne semble pas complètement partagé.

Toujours aussi pauvre, Aloysius vit d'expédients et d'emprunts auprès des intellectuels qu'il a connu dans les salons. Il a même été aidé par la reine Marie-Amélie et le gouvernement, ainsi que par le sculpteur David d'Angers qui était devenu son ami.

Il retente sa chance vers le théâtre mais sans succès, en dépit de multiples remaniement de ses oeuvres.
Hospitalisé encore une fois en 1838, il pense enfin pouvoir faire publier ses poèmes. Mais cet espoir est déçu à nouveau et il est de retour à l'hôpital Necker en mars 1841.
Là il retrouve David d'Angers, par hasard en visite.
Le sculpteur le veille jusqu'à sa mort le 29 avril 1841.

La vie du poète fait écho à celle de son recueil le plus célèbre : Gaspard de la Nuit.

En 1829, les poèmes de ce jeune homme sont salués par les cercles littéraires parisiens.
Bertrand prend contact avec un éditeur qui fait faillite : les manuscrits sont mis sous séquestre !
C'est après leur levée qu'il revient à Dijon.
Lors de son retour dans la capitale en 1833, Aloysius confie ses poèmes à l'éditeur Renduel qui, s'il verse une avance, ne les publie pas. Relancé en 1836, même scénario.
En 1839, un éditeur d'Angers se montre intéressé mais Renduel détient toujours les textes.
Quand, en 1840, Bertrand s'adresse à nouveau à lui dans une ultime démarche, Renduel s'est retiré des affaires !
C'est David d'Angers, légataire universel du poète, qui fera publier le recueil en 1842 avec l'aide de Sainte Beuve.

Les écrits d'Aloysius Bertrand, un temps oubliés au XIXème siècle, ont été réhabilités par Charles Beaudelaire qui fit réimprimer l'ouvrage en 1868.
Il fut le premier à considérer Bertrand comme "l'inventeur" du poème en prose.
Plus tard Stéphane Mallarmé, Max Jacob, Pierre Reverdy, André Breton, reconnurent Aloysius Bertrand comme un précurseur de leur style et un inspirateur.

Cette suite de tableaux d'inspiration à la fois romantique, gothique et picturale, préfigure le symbolisme et offre une vision pittoresque du Moyen Âge, revisité à l'aune de la magie des visions intérieures du poète. Reconnaissant pour maîtres Hugo, Gautier, Byron et Nodier, Bertrand convoque tout un arsenal romantique (châteaux, clochers gothiques, monastères, sylphides, gnomes, fées, démons, alchimistes, aventuriers, brigands, vagabonds, sabbats, gibets, etc.) dont il donne une vision personnelle, à la fois fantasque et ironique. Souvent étranges ou fantastiques, ces tableaux pleins de magie et d'ésotérisme sont aussi influencés par le clair-obscur de la peinture.

Le clair de lune

Oh ! qu'il est doux, quand l'heure tremble au clocher,
la nuit, de regarder la lune qui a le nez fait comme
un carolus d'or !

Deux ladres se lamentaient sous ma fenêtre, un chien
hurlait dans le carrefour, et le grillon de mon foyer
vaticinait tout bas.

Mais bientôt mon oreille n'interrogea plus qu'un silence
profond. Les lépreux étaient rentrés dans leurs chenils,
aux coups de Jacquemart qui battait sa femme.

Le chien avait enfilé une venelle, devant les pertuisanes
du guet enrouillé par la pluie et morfondu par la bise.

Et le grillon s'était endormi, dès que la dernière bluette
avait éteint sa dernière lueur dans la cendre de la cheminée.

Et moi, il me semblait, - tant la fièvre est incohérente ! -
que la lune, grimant sa face, me tirait la langue comme
un pendu !


Ondine

- " Écoute ! - Écoute ! - C'est moi, c'est Ondine qui
frôle de ces gouttes d'eau les losanges sonores de ta
fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune ;
et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui
contemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau
lac endormi.

" Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant,
chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais,
et mon palais est bâti fluide, au fond du lac, dans le
triangle du feu, de la terre et de l'air.

" Écoute ! - Écoute ! - Mon père bat l'eau coassante
d'une branche d'aulne verte, et mes sœurs caressent de
leurs bras d'écume les fraîches îles d'herbes, de nénuphars
et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc 
et barbu qui pêche à la ligne ! "


Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son
anneau à mon doigt pour être l'époux d'une Ondine, et
de visiter avec elle son palais pour être le roi des lacs.

Et comme je lui répondais que j'aimais une mortelle,
boudeuse et dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa
un éclat de rire, et s'évanouit en giboulées qui
ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus.


La ronde sous la cloche

C’était un bâtiment lourd, presque carré, entouré de ruines, et dont la tour principale, qui possédait encore son horloge, dominait tout le quartier.
Fenimore Cooper.


Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean. Ils évoquèrent l’orage l’un après l’autre, et du fond de mon lit je comptai avec épouvante douze voix qui traversèrent processionnellement les ténèbres.

Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées, et une pluie mêlée d’éclairs et de tourbillons fouetta ma fenêtre, tandis que les girouettes criaient comme des grues en sentinelle sur qui crève l’averse dans les bois.

La chanterelle de mon luth, appendu à la cloison, éclata ; mon chardonneret battit de l’aile dans sa cage ; quelque esprit curieux tourna un feuillet du Roman de la Rose qui dormait sur mon pupitre.

Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs s’évanouirent frappés à mort, et je vis de loin leurs livres de magie brûler comme une torche dans le noir clocher.

Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de l’enfer les murailles de la gothique église, et prolongeait sur les maisons voisines l’ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean.

Les girouettes se rouillèrent ; la lune fondit les nuées gris de perle ; la pluie ne tomba plus que goutte à goutte des bords du toit, et la brise, ouvrant ma fenêtre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de mon jasmin secoué par l’orage.


Encore un printemps

Encore un printemps, — encore une goutte de rosée qui se bercera un moment dans mon calice amer, et qui s’en échappera comme une larme.

Ô ma jeunesse ! tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais tes douleurs ont survécu au temps qu’elles ont étouffé sur leur sein.

Et vous qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femmes ! s’il y a eu dans mon roman d’amour quelqu’un de trompeur, ce n’est pas moi, quelqu’un de trompé, ce n’est pas vous !

Ô printemps ! petit oiseau de passage, notre hôte d’une saison qui chante mélancoliquement dans le cœur du poète et dans la ramée du chêne !

Encore un printemps, — encore un rayon du soleil de mai au front du jeune poète, parmi le monde, au front du vieux chêne, parmi les bois !


A M. David, statuaire

Non, Dieu, éclair qui flamboie dans le triangle
symbolique, n'est point le chiffre tracé sur les lèvres
de la sagesse humaine !

Non, l'amour, sentiment naïf et chaste qui se voile
de pudeur et de fierté au sanctuaire du cœur, n'est
point cette tendresse cavalière qui répand les larmes
de la coquetterie par les yeux du masque de l'innocence !

Non, la gloire, noblesse dont les armoiries ne se
vendirent jamais, n'est pas la savonnette à vilain qui
s'achète, au prix du tarif, dans la boutique d'un journaliste!

Et j'ai prié, et j'ai aimé, et j'ai chanté, poète pauvre et souffrant ! 
Et c'est en vain que mon cœur déborde
de foi, d'amour et de génie !

C'est que je naquis aiglon avorté ! L'oeuf de mes destinées, 
que n'ont point couve les chaudes ailes de la prospérité, 
est aussi creux, aussi vide que la noix dorée de l'Égyptien.

Ah ! l'homme, dis-le-moi, si tu le sais, l'homme,
frêle jouet, gambadant suspendu aux fils des passions;
ne serait-il qu'un pantin qu'use la vie et que brise la mort ?


Chèvremorte
Et moi aussi j’ai été déchiré par les épines de ce désert, et j’y laisse chaque jour quelque partie de ma dépouille.
Les Martyrs, livre X.


Ce n’est point ici qu’on respire la mousse des chênes et les bourgeons du peuplier, ce n’est point ici que les brises et les eaux murmurent d’amour ensemble.

Aucun baume, le matin après la pluie, le soir aux heures de la rosée ; et rien pour charmer l’oreille que le cri du petit oiseau qui quête un brin d’herbe.

Désert qui n’entend plus la voix de Jean-Baptiste ! Désert que n’habitent plus ni les hermites ni les colombes !...

Ainsi mon âme est une solitude où, sur le bord de l’abîme, une main à la vie et l’autre à la mort, je pousse un sanglot désolé.

Le poète est comme la giroflée qui s’attache, frêle et odorante, au granit, et demande moins de terre que de soleil.

Mais hélas ! je n’ai plus de soleil, depuis que se sont fermés les yeux si charmants qui réchauffaient mon génie !

samedi 16 novembre 2019

A contre-rimes avec Paul-Jean Toulet


Né à Pau le 5 juin 1867, Paul-Jean Toulet est un poète et écrivain français.

Il perd sa mère à sa naissance et est confié à son oncle qui vit dans la Vallée d'Ossau.
En 1885, il part rejoindre son père à l'île Maurice puis s'installe à Alger où il publie ses premiers articles.
Débarqué à Paris en 1898, il devient le nègre de l'écrivain Willy et est le colocataire du gastronome et critique Curnonsky dont il partage les excès.

Il participe à de nombreuses revues et publie un premier roman.
Quittant la capitale en 1912, il s'installe chez sa soeur à Saint-Loubès puis à Guéthary où il se marie.

Sa vie est désormais obérée par la maladie qui l'emporte finalement le 6 septembre 1920.

Son oeuvre est passée au second plan quand on évoque cette période.
Mais sa poésie est remise en valeur aujourd'hui par divers artistes.
Entre autre son recueil "Contrerimes", genre qu'il a créé.

En voici quelques exemples
I

Avril, dont l’odeur nous augure
Le renaissant plaisir,
Tu découvres de mon désir
La secrète figure.

Ah, verse le myrte à Myrtil,
L’iris à Desdémone :
Pour moi d’une rose anémone
S’ouvre le noir pistil.

IV

Ces roses pour moi destinées
Par le choix de sa main,
Aux premiers feux du lendemain,
Elles étaient fanées.

Avec les heures, un à un,
Dans la vasque de cuivre,
Leur calice tinte et délivre
Une âme à leur parfum

Liée, entre tant, ô Ménesse,
Qu’à travers vos ébats,
J’écoute résonner tout bas
Le glas de ma jeunesse.

XII

L’hiver bat la vitre et le toit.
Il fait bon dans la chambre,
A part cette sale odeur d’ambre
Et de plaisir. Mais toi,

Les roses naissent sur ta face
Quand tu ris près du feu…
ce soir tu me diras adieu,
Ombre, que l’ombre efface.

XIX

Circé des bois et d’un rivage
Qu’il me semblait revoir,
Dont je me rappelle d’avoir
Bu l’ombre et le breuvage ;

Les tambours du Morne Maudit
Battant sous les étoiles
Et la flamme où pendaient nos toiles
D’un éternel midi ;

Rêves d’enfant, voix de la neige,
Et vous, murs où la nuit
Tournait avec mon jeune ennui…
Collège, noir manège.

XXX

Quand nous fûmes hors des chemins
Où la poussière est rose,
Aline, qui riait sans cause
En me touchant les mains ; —

L’Écho du bois riait. La terre
Sonna creux au talon.
Aline se tut : le vallon
Était plein de mystère…

Mais toi, sans lymphe ni sommeil,
Cigale en haut posée,
Tu jetais, ivre de rosée,
Ton cri triste et vermeil.

XLIII

Ainsi, ce chemin de nuage,
Vous ne le prendrez point,
D’où j’ai vu me sourire au loin
Votre brillant mirage ?

Le soir d’or sur les étangs bleus
D’une étrange savane,
Où pleut la fleur de frangipane,
N’éblouira vos yeux ;

Ni les feux de la luciole
Dans cette épaisse nuit
Que tout à coup perce l’ennui
D’un tigre qui miaule.

XLVI

Douce plage où naquit mon âme ;
Et toi, savane en fleurs
Que l’Océan trempe de pleurs
Et le soleil de flamme ;

Douce aux ramiers, douce aux amants,
Toi de qui la ramure
Nous charmait d’ombre et de murmure,
Et de roucoulements ;

Où j’écoute frémir encore
Un aveu tendre et fier —
Tandis qu’au loin riait la mer
Sur le corail sonore.

LIV

Tout ainsi que ces pommes
De pourpre et d’or
Qui mûrissent aux bords
Où fut Sodome ;

Comme ces fruits encore
Que Tantalus,
Dans les sombres palus,
Crache, et dévore ;

Mon cœur, si doux à prendre
Entre tes mains,
Ouvre−le, ce n’est rien
Qu’un peu de cendre.

LXVI

Sur l’océan couleur de fer
Pleurait un chœur immense
Et ces longs cris dont la démence
Semble percer l’enfer.

Et puis la mort, et le silence
Montant comme un mur noir.
… Parfois au loin se laissait voir
Un feu qui se balance.

LXX

La vie est plus vaine une image
Que l’ombre sur le mur.
Pourtant l’hiéroglyphe obscur
Qu’y trace ton passage

M’enchante, et ton rire pareil
Au vif éclat des armes ;
Et jusqu’à ces menteuses larmes
Qui miraient le soleil.

Mourir non plus n’est ombre vaine.
La nuit, quand tu as peur,
N’écoute pas battre ton cœur :
C’est une étrange peine.