mardi 12 mars 2013

Jean Teulé


« Nos suicides sont garantis. Mort ou remboursé ! »

Jean Teulé est né à Saint Lô (Manche) le 26 février 1953.
Journaliste, chroniquer télé dans les émissions littéraires de Bernard Rapp, il s'est fait connaître comme auteur de bandes dessinées à partir de la fin des années 70 jusqu'à aujourd'hui.
Mais il est également - et surtout pour certains - romanciers.


Examinant au scalpel les comportements humains individuels et sociaux aussi bien à travers l'Histoire que dans notre quotidien, Teulé manie un humour "british", détaché et subtil, plus dans le fonds que dans le forme, encore que sa prose ne soit pas exempte de bons mots et de formules savoureuses.

Pour preuve,

Le Magasin des Suicides


La famille Tuvache était d'abord composée de quatre personnages : les parents, commerçants, vendent des produits permettant de se suicider, faisant tout pour écouler leur marchandise ; le fils aîné, dépressif mais extrêmement créatif, vit en solitaire, s'isolant du monde extérieur ; quant à sa sœur, elle est une adolescente mal dans sa peau et complexée.
Tout chamboula lors de la naissance du petit dernier, Alan, lui et sa « cruelle » joie de vivre…

Extraits

« - C’est cher ? se renseigne l’enseignant.
- Le tout, trois cent euros-yens.
- Ah quand même ! Est-ce qu’on peut payer …
- A crédit ? demande le commerçant. Chez nous ? Vous plaisantez, pourquoi pas une carte de fidélité !
- C’est que c’est un investissement.
- Ah bien sûr, c’est plus onéreux qu’un bidon de napalm mais, après tout, ce sera votre dernière dépense… Sans compter que c’est l’aristocratie du suicide, le seppuku. Et je ne dis pas ça seulement parce que mes parents m’ont prénommé Mishima.
Le client hésite.
- J’ai peur de ne pas avoir le courage … avoue le prof dépressif en soupesant le tanto. Vous ne faites pas de service à domicile ?
- Oh non !! s’indigne M. Tuvache. On n’est pas des assassins, tout de même. Vous rendez-vous compte, c’est interdit. Nous, on fournit ce qu’il faut mais les gens se débrouillent. C’est leur histoire. On est là juste pour rendre service en vendant des produits de qualité, poursuit le commerçant qui conduit le client vers la caisse.

Et, pliant soigneusement le kimono qu’il glisse avec le sabre dans un sac d’emballage, il se justifie :
- Trop de gens agissent en amateurs… Vous savez que sur cent cinquante mille personnes qui font la tentative, cent trente huit mille se ratent. Ces personnes se retrouvent souvent handicapées sur des chaises roulantes, défigurées à vie tandis qu’avec nous… Nos suicides sont garantis. Mort ou remboursé ! Allez, allez, vous ne regretterez pas cet achat, un athlète comme vous !… Vous respirez un bon coup et hop là ! Et puis, comme je dis toujours on ne meurt qu’une fois, alors autant que ce soit un moment inoubliable. »

"- Je vous parle de ça, reprend Lucrèce, parce que je vous voyais tout à l'heure lever les yeux vers la frise de petits tableaux, tous à la même taille, que nous accrochons au mur, côte à côte sous le plafond.
- Pourquoi représentent-ils chacun une pomme ?
- A cause de Turing, justement. L'inventeur de l'ordinateur s'est suicidé d'une drôle de manière. Le 7 juin 1954, il a trempé une pomme dans une solution de cyanure et l'a posée sur un guéridon. Ensuite, il en a fait un tableau puis il a mangé la pomme.
- Sans blague !
- On raconte que c'est pour cette raison que le logo d'Apple représente une pomme croquée. C'est la pomme d'Alan Turing.
- Oh ben ça... au moins je ne mourrai pas idiote.
- Et nous, poursuit Lucrèce qui ne perd pas le sens du commerce, à la naissance de notre cadet, nous avons confectionné ce kit de suicide.
- Qu'est-ce que c'est ? S'approche la cliente intéressée.
Mme Tuvache lui fait l'article :
- Dans cette pochette plastique transparente, vous voyez que vous avez une petite toile montée sur châssis, deux pinceaux (un gros, un fin), quelques tubes de couleurs et bien sûr la pomme. Attention, elle est empoisonnée !... Et ainsi, vous pouvez vous tuer à la manière d'Alan Turing. La seule chose qu'on vous demandera, si vous n'y voyez pas d'objection, c'est de nous léguer le tableau. On aime bien les accrocher, là. Ça nous fait des souvenirs. Et puis, c'est joli toutes ces pommes alignées sous le plafond. Ça va bien avec le carrelage de Delft au sol. On en a déjà soixante-douze. Quand les gens attendent à la caisse, ils peuvent regarder l'expo.

C'est ce que fait la grosse cliente :
- Il y en a dans tous les styles...
- Oui, certaines pommes sont cubistes, d'autres presque abstraites. La pomme bleue, ici, était celle d'un daltonien.
- Je vais vous prendre ce kit de suicide, soupire la grosse dame au cœur battant une marche funèbre. Ça complètera votre collection."

"Moi, souvent le soir, soulevant le rideau de notre chambre, je les regarde tomber des tours de la cité.Le parpaing à une cheville, on dirait des étoiles filantes. Lorsqu’ils sont nombreux, les nuits de défaite sportive par l'équipe locale, on croirait du sable qui coule des tours.C'est joli."

Ce court roman a été adapté en 2012 par Patrice Leconte et Jean Teulé dans un film d'animation, présenté en avant première au Festival de Cannes la même année :

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