mardi 9 juin 2015

La Terrasse des Bernardini


La rentrée 1973 fut particulièrement faste dans le domaine littéraire.
Parmi les romans en lice pour les prix de l'automne, La Terrasse des Bernardini est nommé pour les plus importants d'entre eux.

C'est le sixième ouvrage signé Suzanne Prou.
Née le 11 juillet 1920 à Grimaud, elle ne se lance dans l'écriture qu'en 1966 avec Les Patapharis.
Son roman, Méchamment les oiseaux reçoit le Prix Cazes en 1972.
Le Prix Renaudot couronne l'année suivante La Terrasse des Bernardini.
Suzanne Prou intègre ensuite le jury du Prix Fémina jusqu'à sa mort le 30 décembre 1995.


A voir Mme Laure Bernardini prendre le frais avec ses amies sur la terrasse de sa maison sise au bord de la grande place de la ville, on a du mal à se représenter ce que dut être dans sa jeunesse cette vieille femme vêtue de noir, à l'embonpoint majestueux, au visage figé par l'âge.
Vieille aussi est Mme Thérèse, sa dame de compagnie, moitié servante moitié amie.
Parfois, sous leurs paupières lourdes, les yeux de Mme Thérèse s'allument d'une lueur méchante; parfois, Mme Laure pince les lèvres en regardant Mme Thérèse.
Quel secret cachent ces jeux de physionomie ?
La chronique du pays ne renseigne guère sur les deux femmes mais, avec les points de repère qu'elle donne, peut-être n est-il pas impossible de reconstituer leur existence.

Autour de ces jalons plantés çà et là comme les épingles sur un coussin de dentellière, Suzanne Prou fait courir le fil de son imagination et, peu à peu, se dessine la vie entière de Laure, passé et présent alternés avec leurs mystères et leurs drames, en un motif assez passionnant pour mériter la consécration du Prix Renaudot.


L'idée de chien plaisait à Laure sans doute,
mais non sa réalité : elle ne pouvait aimer que des images bien propres, inodores et dépourvues de saveur. On l'avait habituée à détester le vulgaire, à admirer les moutons enrubannés des Bergeries plutôt que les troupeaux, les bons pauvres reconnaissants, les accordées de village toutes pures, les portraits exhaustifs de familles riches et unies. Aveuglée par des représentations toutes faites, elle demeurait séparée de la vie par une espèce de vitre glacée.
(...)
La vie ressemble à une longue promenade qu'on fait sur une route bordée de cercueils vides. La cohorte qui avance, nombreuse d'abord, diminue à mesure que ses membres, sans ordre d'âge d'ailleurs, se couchent l'un après l'autre dans les sépulcres préparés. Chacun sait que le sien est là, quelque part au bord du chemin. Il vaut mieux n'y pas trop penser.
(...)
Laure, délivrée des assiduités de son mari, a commencé de s'épanouir. Comme on avait mis sa pâleur sur le compte de nuits voluptueuses, on a attribué sa mine florissante à sa grossesse. Et, de même qu'elle n'avait pas démenti la première explication, elle a par son silence, avalisé la seconde. Elle a commencé de goûter le plaisir d'être la femme de Paul au moment où elle cessait de lui appartenir.
(...)
On ne saluait Paul que si on y était obligé, par surprise, avant d'avoir eu le temps de changer de trottoir.
Bien des gens sans doute affectaient une réprobation qu'ils ressentaient à peine; leurs airs scandalisés représentaient pour eux surtout une revanche; ils profitaient de l'occasion qui leur permettait de mépriser avec bonne conscience une famille qu'ils avaient été tenus jusque-là de respecter.

(...)
Il dit qu'il connaît ses sales petits secrets : comment elle renverse les casseroles de pâtée, comment elle sème les épingles dans le creux des coussins, comment elle enferme les mouches dans le sucrier de porcelaine, comment elle vide chaque matin le contenu de son pisse-pot au pied des rosiers.(...)
La grosse lapine tachetée a mis bas plus tôt que Théodore ne l'espérait. L'un de ses petits est mort.
Théo contemple le petit cadavre allongé sur sa paume : corps glabre, bleuâtre, tête aux oreilles molles, au museau aplati, aux yeux fermés. Il semble résumer les espoirs avortés de toute vie.
Le vieil homme dépose la chose inerte à terre, et il entreprend de consoler la mère qui se tasse contre le mur, apeurée, cachant sous son ventre sa progéniture enfouie dans la paille. Théo fouille dans la cage, plonge sa main, dans la litière salie souillée de glaires et de sang. Sous ses doigts, il sent le grouillement tiède des petites bêtes à la peau trop fine. Il se met à caresser le flanc de la lapine.
(...)
Il est pareil à un vieux livre fermé Théodore, à un album d'un autre âge : de ceux qui se verrouillent à l'aide d'une patte d'argent. L'ivresse a soulevé le fermoir, le livre s'est ouvert.
Il se dit que les jeux sont faits; mais la vie n'est pas la même, selon qu'on la regarde par un bout ou par l'autre, du côté du commencement ou du côte de la fin.
Tout change et se déforme, les choses et les gens. Une place, on la garde pour peu qu'on en prenne soin, tandis qu'une femme, on est sûr de la perdre : fidèle ou infidèle, aimante ou cruelle, elle vous échappe, elle se défait, là, devant vous; chaque seconde pourrit un peu le beau fruit. Si on y réfléchissait, on prendrait en horreur cette chair qui se décompose.
Il se dit que rien ne vaut la peine de rien, et que le monde est mal fait, puisqu'on mange son pain blanc le premier ; quand on a du pain blanc, bien sûr.
(...)
Il l'a prise sur les draps défaits, fripés. Les yeux clos, il imaginait le corps de Thérèse comme une longue rivière frissonnante dans laquelle il eût nagé, n'en finissant plus d'aller au long des membres d'eau claire, qui s'étiraient toujours. Puis, Thérèse était un poisson vif, au ventre doux qui se tordait et fuyait sous ses mains; une grotte aquatique encombrée d'herbes fluides et mouillées, dont il forçait l'entrée, et qu'il découvrait toute tapissée d'algues rétractiles suantes de mucus, fleurant la vase et le coquillage. La rivière était froide, la grotte parcourue de larges courants chauds; l'eau s'y gonflait en tourbillons qui saisissaient le nageur et l'entrainaient dans une giration folle. Et le bruit des flots bourdonnait sans relâche, envahissait les oreilles de Paul qui avait envie de s'accrocher aux parois de la caverne, de se hisser hors de son plaisir.
(...)
Toute une journée d'été s'échappe de la théière. On dirait que reculent les murs et les tentures du salon suranné, que disparaissent les sofas, les sièges contournés, les lourds tableaux aux cadres riches. L'automne triste a fui, et les années qui pèsent; on croirait que des rires de jeunes filles vont fuser, que la vie commence, que la vieillesse n'existe pas.
Les vieilles dames ne parlent plus ; elle rêvent, laissant fondre le sucre au fond des tasses à thé.
(...)
Au temps de sa jeunesse -- et longtemps après encore -- les filles pures et froides, à la froideur et à la pureté soigneusement entretenues, étaient jetées dans le mariage comme les vierges chrétiennes au taureau : à elles alors de s'adapter, de s'éveiller ou de se résigner.


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